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page éditée le 04/02/03
dernière mise à jour : 04/02/03

[english]

shining

note 2003 :
Ce texte à été écrit en 1995. Suite à ma très mauvaise maîtrise de l'anglais, il comporte un contre-sens flagrant (j'ai confondu drum et dream). Cela-dit j'ai décidé de publier ce texte tel quel, ce contre-sens, me paraissant aller paradoxalement dans le sens du film.


'The Shining' - Grande-Bretagne 1980 - Couleurs, dolby, deux versions : 120 et 146 mn.

Réalisation, production : Stanley Kubrick. Scénario : Stanley Kubrick et Diane Johnson d'après le roman de Stephen King.

Images : John Alcott.
Musique
: Bartok, Penderecki, Ligeti - W. Carlos & R. Elkind.
Son
: Ivan Sharrock.
Montage
: Ray Love Joy.

Interprètes : Jack Nicholson (Jack Torrance), Shelley Duvall (Wendy Torrance), Danny Lloyd (Danny), Scatman Crothers (Halloran), Barry Nelson (Ullman), Philip Stone (Grady).



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L'hôtel Overlook ferme tous les ans à la morte saison. Cette année c'est Jack Torrance qui a accepté le poste de gardien, autant pour prouver qu'il est à la hauteur des responsabilités qu'on lui offre que dans l'espoir de profiter du calme environnant pour écrire un roman. Le directeur de l'hôtel tient à lui signaler l'histoire d'un ancien gardien, un certain Grady, que la solitude du lieu a rendu fou et qui s'est donné la mort après avoir tué sa femme et ses deux filles à coup de hache. Jack s'installe pourtant avec sa femme Wendy et son fils Danny.

Peu à peu l'imaginaire commence à se fondre avec la réalité et ni les personnages ni les spectateurs ne savent plus très bien où en sont les frontières. Danny, qui possède le Shining, est assailli de visions de meurtre, comme si le massacre passé avait laissé des traces que l'enfant pouvait déceler aujourd'hui. Il est également obnubilé par la 'chambre 237' d'où semble émaner tout ce mystère. Jack finira par sombrer dans la folie et tentera d'assassiner sa femme et son fils à coup de hache. Finalement ces derniers réussiront à s'enfuir grâce à la chenillette du cuisinier Halloran venu leur porter secours et assassiné par Jack. Jack, quant à lui, meurt de froid dans la neige.

 

 

 

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1

Dés le début du film le ton est donné, il d'agit d'un film d'horreur psychologique à ambiance morbide et angoissante : Tandis que la caméra nous montre une vue aérienne d'un paysage désertique de montagne, quelques notes s'élèvent, c'est la musique du Dies irae, chant funèbre par excellence.

Le Dies irae est la quatrième partie du Requiem grégorien, c'est aussi la plus sombre et la plus dramatique. Il appartient à la Séquence, long poème de douze strophes et trois vers ajouté après coup au Requiem de la liturgie romaine (Dies irae, dies illa - jour de colère , que ce jour là etc...). Cette messe funèbre qu'est le Requiem est habituellement composé de neuf parties, de l'Introït à l'Absoute, en passant notamment par la Séquence. Stanley Kubrick, fidèle à lui même, ne laisse rien au hasard. Il base tout son film sur cette structure, il le divise en neuf parties, dont les neuf titres, de l'entrevue à red rum, apparaissent l'un après l'autre à l'écran.

L'âge baroque et surtout l'époque romantique, mettent l'accent sur le passage du Dies irae du Requiem. On pense bien sûr aux chefs d'oeuvres que sont les Requiem de Mozart, Verdi et Brahms qui ont repris les paroles en modifiant la musique, mais aussi à Liszt et Berlioz qui respectivement dans sa totentanz (danse macabre) et sa symphonie fantastique, ont repris tout deux la musique du seul passage du Dies irae. Plus récemment, c'est Penderecki, dont Kubrick utilise la musique, qui en 1967 écrit un impressionnant Dies irae à la mémoire des martyres d'Auschwitz. Curieusement la richesse dramatique de cette musique a été relativement peu utilisée au cinéma. Dreyer, cependant, en 1943, construit un film entier autour de ce thème, auquel il donnera le nom de Dies irae. plus tard, Bergman, dés les premières images et dans la scène de procession du septième sceau (1956) reprendra également la musique du chant liturgique. Kubrick poursuit cette démarche en reprenant la musique et la structure en neuf parties du Requiem.

Neuf est le dernier de la série des chiffres dans le système décimal, il est synonyme de fin, et par la même un symbole de mort. On pourrait toutefois reprocher à Kubrick de se contenter de ce sens tragique et morbide. Car même si Wendy et Danny sont sauvés par le 'happy-end ', le film dans son ensemble reste très noir, sans accéder à la sérénité finale du Requiem. En effet, si le chiffre neuf est synonyme de fin, il est également celui d'un nouveau départ, mort et résurrection . Neuf est le nombre de mois nécessaire à la naissance d'un enfant. Le red drum-rêve rouge (analogie drum/dream) final pourrait déboucher sur le rêve, sur l'illusion, sur la capacité d'imagination de l'être humain, il pourrait être l'accomplissement et le début d'un nouveau cycle; "la couleur rouge est un but" dit Milorad Pavic. Au contraire, chez Kubrick, ce rêve rouge (titre de la dernière partie), n'est qu'un cauchemar, ce n'est que l'image dans le miroir, de murder- meurtre, et la couleur rouge n'est qu'un flot de sang gigantesque.




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Shining
est donc un film 'noir'. Il est pourtant tourné en couleurs, et l'usage de la couleur, n'est pas ici, comme souvent ailleurs, un parti-pris d'ordre purement commercial, mais au contraire, revêt une importance capitale et a visiblement fait l'objet d'une attention toute particulière.

Les couleurs dominantes du films sont au nombre de deux. Elles sont constamment présentes, aussi bien sous forme de pigment (objets...) que de radiations (éclairages...). Elles semblent d'abord entretenir une relation, comme un couple à la musique d'une valse ou d'un tango, puis éclatent, se séparent, et chacune cherche alors à prendre le dessus. Ces deux couleurs sont le bleu et le rouge. On peut d'emblée remarquer que Kubrick n'à pas cherché à les combiner, à déboucher sur la synthèse des deux : Il s'est intéressé uniquement à l'opposition de ces deux couleurs. Ainsi, le Violet, combinaison du bleu et du rouge n'apparaît pas dans le film.

Le bleu et le rouge sont d'abord côte à côte et s'alternent : C'est le bleu du manteau ou du pantalon de Wendy, de la salopette de Danny, du pull ou de la chemise de Jack. C'est le rouge du pull de de Danny, des bottes de Wendy. Les 'rêves' de Danny, tout le long du film sont hantés par l'apparition des deux soeurs jumelles habillées de bleu et par le flot de sang qui se déverse dans l'hôtel. Jack est peu à peu comme happé par le rouge, rouge du sang du massacre qui s'est passée jadis dans cet hôtel, auquel il ne peut s'empêcher de penser constamment, rouge du salon où il se rends, où il à ses hallucinations, jusqu'aux toilettes rouges où il croit rencontrer Grady le meurtrier le pousser au meurtre de sa femme et de son fils. A la fin du film, Jack est habillé d'une veste rouge, tandis que Wendy est habillée de bleu. Les deux couleurs, comme les deux époux sont désormais et définitivement, séparés et ligués l'un contre l'autre.

Une troisième couleur plus discrète est présente constamment dans le film, c'est le blanc de la neige. c'est lui qui viendra à bout du rouge, Jack mourant finalement de froid dans la neige.

Ces trois couleurs sont également celles du drapeau américain, bleu, rouge, blanc, drapeau qui flotte, dans un décor immense, au dessus de la tête de Jack, lorsqu'il se trouve à sa table de travail pour écrire son roman. Drapeau qui flotte au dessus de la tête de tous les américains, mélange amer de prestige et de honte. Prestige d'être le plus Grand dans tout une série de domaines, et limites de cette Grandeur, honte des dérapages de ce pays qui se donne pour modèle, qui se veut le plus juste , le plus démocratique de tous. Dérapages des bombes atomiques, de la guerre du Viêt-nam que Kubrick traitera juste après Shining dans Full Metal Jacket. Mais aussi dérapage de l'origine : le massacre des indiens, de ceux qu'on appelle les peaux-rouges.



3

On apprend au début de l'histoire, que l'hôtel Overlook (en français : oublier, fermer les yeux sur) fut construit entre 1907 et 1909 au dessus d'un cimetière d'indien. Et lors du tragique incident, l'ancien gardien Grady tua sa femme et ses deux filles à coup de hache, avant de se donner la mort avec un fusil. Wendy n'a t-elle pas, par ailleurs, un petit air d'indienne avec ses traits fins et ses longs cheveux noirs ? Le bleu et le rouge du drapeau américain sont aussi le bleu des uniformes yankees et le rouge de peau des indiens. C'est ce bleu et ce rouge qui s'affronte sur l'écran. Wendy à la fin est vêtue de bleu, elle a su, notamment par son mariage, s'intégrer à la société américaine. Danny est toujours un peu de ces deux couleurs. Quand à Jack il n'arrive pas accepter le rouge, il est en perpétuel conflit avec lui, il finira lui aussi par attaquer sa femme et son fils avec une hache, il tuera finalement d'un coup de hache en plein coeur, le seul homme véritablement bon de cette histoire, le cuisinier Halloran. Comme si le véritable problème de Jack venait du coeur. Et on croirait entendre le fantôme du colonel Carrigton nous répéter sa trop fameuse sentence : "Un bon indien est un indien mort", et on pourrait l'entendre rajouter "un bon nègre est un nègre mort"...

Le génocide des indiens d'Amérique à commencé dés le XVIième siècle avec l'arrivée des colons européens. Au terme de l'expansion de ces puissances coloniales, les indiens se sont vus purement et simplement annexés par les Etats-Unis et le Canada. Contrairement aux idées reçues, ils n'ont pas totalement disparus aujourd'hui, mais sont encore 2 millions sur ces 2 territoires. Et Kubrick évoque le poids de ce lourd héritage dans l'inconscient collectif. Il va ainsi à l'encontre de l'image véhiculée par les westerns.

C'est ce sentiment inconscient de culpabilité, de responsabilité selon les termes même de Jack, qui génère des conflits dans son cerveau. C'est aussi cette solitude étouffante, que les indiens nomme le mal du cachot, qui l'exacerbe et qui transforme un léger sentiment de malaise en folie destructrice. C'est enfin l'horreur du massacre précèdent qui le hante, qui envahit son cerveau jour et nuit et qui le pousse à le reproduire à son tour, comme pour pour réussir à le comprendre, à l'intégrer, comme si l'Histoire devait toujours se répéter. Et Kubrick observe ce qui se passe dans les méandres labyrinthiques du cerveau humain. Polanski, quatre ans auparavant, dans Le locataire (1976) s'était intéressé également à ce phénomène de répétitions amenant une réflexion sur le cerveau humain : "Si on me coupe un bras ou une jambe, je dis j'ai perdu un bras, ou j'ai perdu une jambe. Mais si on me coupe la tête, est- ce que je dit ? J'ai perdu ma tête ou j'ai perdu mon corps ?"

 

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Comme l'a si bien compris Deuleuze le thème du cerveau est permanent dans les films de Kubrick : "Chez Kubrick, le monde lui même est un cerveau, il y à identité du cerveau et du monde, tels la grande table circulaire et lumineuse de 'Docteur Folamour', l'ordinateur géant de '2001 l'Odyssée de l'espace', l'hôtel Overlook de 'Shining'.(...) Le monde cerveau c'est 'L'orange mécanique', ou encore un jeu d'échecs sphérique où le général peut calculer ses chances de promotion d'après le rapport des soldats tués et des positions conquises ('Les sentiers de la gloire')." Dans Shining, le cerveau humain est vu comme un labyrinthe, jardin-labyrinthe dans lequel se promène Wendy et Danny et où se déroulera la scène finale, labyrinthe-maquette sur laquelle se penche Jack comme pour regarder en lui même, labyrinthe de l'hôtel enfin avec ses pièces multiples, sa cuisine immense et surtout ses couloirs qui jusqu'aux motifs des tapis ne sont qu'un gigantesque labyrinthe. Le Minotaure c'est la femme de la chambre 237. Finalement Wendy et Danny réussiront à sortir du labyrinthe tandis que Jack y mourra de froid

Ajoutons encore que la bande son est très travaillée et que l'image ne l'est pas moins : Emploi d'une caméra Steadicam pour effectuer des travellings et des fondus dans les scènes réalistes qui s'oppose aux plans fixes dans les scènes de rêves. Utilisation de la profondeur de Champ, comme le faisait Hitchcock et après lui Polanski... Tout cela permettant de créer un climat d'angoisse très fort.

Le film dans son ensemble à donc fait l'objet d'un très gros travail de la part de Kubrick et de ses techniciens. Reste pourtant toute cette violence retenue tout le long du film et qui éclate dans la scène finale. Reste cette ambiance morbide, stérile et un peu malsaine, qui ne laisse pas de place au rêve sinon sous forme de cauchemar ou de meurtre (murder- red drum) et d'où il ne semble pouvoir sortir qu'une espèce de dégoût et de mépris du genre humain.




Colas Ricard, 1995.




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