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page éditée le 23/02/03
dernière mise à jour : 23/02/03

[english]

rematérialiser

note 2003 :
Ce compte-rendu à été écrit en 1998.
Il s'agit de notes de lecture du livre de François Dagognet Rematérialiser.

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définitions
compte rendu par chapitres



Biblio

• François Dagognet ; Rematérialiser ; Vrin 1989.

Autre références :

• Florence de Mèredieu ; Histoire matérielle et immatérielle de l'art moderne ; Bordas 1994.

• Gaston Bachelard ; L'eau et les rêves, essai sur l'imagination de la matière; José Corti 1942. Ou ses autres ouvrages.

• Francis Ponge ; Le parti pris des choses; Gallimard 1942, Poésie Gallimard 1997.

• Guillevic ; Sphère ; Gallimard 1963, Poésie Gallimard 1995.

• Jean-Claude Lemagny ; La matière, l'ombre, la fiction ; BNF 1994. Pour l'iconographie (nouvelles acquisitions photographiques de la BNF).





Définitions

Matière. Substance qui constitue les corps. Par ext. ce qui la contient.
Matériau. Matière servant à la fabrication. Élément servant à l’élaboration.
Matériaux. Éléments servant à l’élaboration. Éléments constitutifs d’un tout.

Substrat. (sub : au dessous, stratum : chose étendue) Ce sans quoi une réalité ne pourrait subsister.
Substance. (XIIème s, "être spirituel") Partie essentielle, permanente, globale d’un sujet.
Support. Ce sur quoi une chose repose. Élément concret qui sert de base à une oeuvre graphique.

Matérialiste. Celui qui adhère au système philosophique selon lequel il n’existe d’autre substance que la matière, qui considère la matière comme un absolu ou un principe explicatif global.
Idéaliste. Celui qui adhère au système philosophique qui ramène l’être à la pensée, les choses à l’esprit. S’oppose à matérialiste.
Matériologue. Terme proposé par Dagognet pour désigner celui qui ne sépare pas la concrétisation d’un principe de ce en quoi il s’applique. Celui qui prend en compte la notion de substrat ou de matériau, souvent délaissée au profit de l’idée.





Compte-rendu par chapitres


AVANT-PROPOS

Le sujet donné étant la "rematérialisation", François Dagognet préfère le terme de matériau à celui de matière, plus abstrait et trop général, et rejette le terme de matérialiste pour celui de matériologue.

Il précise aussi que la matière comprend aussi bien bien les éléments naturels (bois…) que les artificiels (métaux…), les synthétiques (néo-matériaux). L’intervention sur cette matière pouvant se faire aussi bien du dehors que du dedans, la frontière entre ces deux notions s’en retrouve éclatée.

Considérant qu’un phénomène est lié au matériau où il se produit, il est impossible de faire l’impasse sur les choses. Un principe ne se sépare pas de ce en quoi il s’applique ou s’inscrit.

INTRODUCTION

La matière définit comme appartenant au non-moi, à l’extériorité devrait nous intéresser, plutôt que de nous cantonner à la conscience. Car il apparaît que ceux-ci ne constituent pas deux monde à parts mais sont au contraire complètement imbriqués. La matière est énergie, et dans sa richesse et sa complexité, elle recèle une structure une organisation qui induit des propriétés. La sédimentation du cerveau par exemple nous montre comment ces propriétés sont précisément liées à des constituants précis, et non à d’autres propriétés formant un ensemble indissociable. Il convient alors d’étudier et célébrer ce substrat.

 

I UN GLISSEMENT ÉPISTÉMOLOGICO-PÉDAGOGIQUE

Il s’agit ici de mettre en évidence et de dénoncer une sorte d’unicité de pensée dématérialisante et ce à différents niveaux sociaux et culturels (notamment au niveau épistémologique et pédagogique, mais aussi philosophique, religieux, ou économique) :

La philosophie avec Aristote, Platon, Descartes, ou plutôt toute l’histoire de la pensée semble être parcourue par la dualité matériel/spirituel, ce dernier l’emportant quasiment toujours. Ainsi par exemple pour Platon la matière n’est qu’un réceptacle. Quand à Descartes, il prétend connaître le monde uniquement par la pensée, par le pur raisonnement, suite de déductions logiques. Pour Dagognet au contraire, pour tirer au clair le "fond du monde", il importe d’aborder le non-moi (et donc la matière) sans passer par l’ego et ses charmes.

La peinture abstraite, avec notamment Kandinsky, prône le rejet du matériel, du réaliste au profit de la pure abstraction. Au cours de l’histoire de l’art, la peinture voudra d’abord reproduire la réalité, puis simplement des impressions (une subjectivité de la réalité), enfin détruira peu à peu avec le cubisme, cette réalité, jusqu’à aboutir à l’abstraction totale et à la toile vide. (cf "carré blanc sur fond blanc").

Si cette unicité de pensée est si forte c’est qu’on la retrouve dans la pédagogie qui va structurer la pensée de l’enfant et de l’homme à venir :
La "contraction de texte" ou "résumé" qui se pratique à l’école participe de cet état d’esprit : il apprend à penser que le message, le contenu est indépendant de son contenant, qui peut-être réduit à volonté. Il apprend à considérer la contraction, la dématérialisation, comme supérieure, il apprend surtout à séparer le contenu et le contenant en deux choses distinctes. Le matériel devient, comme le tabernacle, un pur contenant chargé de protéger et contenir le meilleur.

De même la science, avec la chimie et la physique va dans le même sens. Ainsi la chimie et l’alchimie on toujours eu pour but de briser les mélanges, d’extraire des éléments jugés purs de ce qui les contenaient, les diluaient. Or l’histoire de la science montre que c’est justement ce qui avait été rejeté (le lourd, le noir, l’odeur nauséeuse, par exemple) qui connaîtra une importance plus importante, et que les mélanges contiennent (par la multiplicité de leur composants) une polyvalence non négligeable. Ainsi la physique en s’appuyant sur des correspondances et des parallèles entre différente notions (par exemple entre chaleur et travail) à tendance trop facilement à déceler des "équivalences". Cet attrait de l’analogie, source de malentendus, semble énoncer une convertibilité du principe au delà de son champ d’action.

Et ce que l’on trouve dans l’éducation se répercute naturellement au niveau de la société dans son ensemble, notamment au niveau économique. Ainsi l’argent, qui se substitue aux choses, rend ces mêmes choses secondaire. Grâce à ce principe, cette unité-étalon, tout devient convertible, l’échange de choses devient abstrait. D’ailleurs l’argent lui-même se dématérialise : d’abord or et argent, il devient billet de papier, puis simple signature, pour n’être bientôt plus qu’un simple signal électrique. Les marchandises perdent alors leur qualité de "travail matérialisé" et leur réalité, pour ne plus devenir que "cours d’achat ou de vente".

Cette déréalisation et dématérialisation généralisée facilite et favorise les manipulations de toutes sortes

 

 

II LA REVANCHE DES NÉOS-PLASTICIENS

Mais au XXème siècle, l’art après avoir abandonné la "représentation" et l’’impasse de l’abstraction minimaliste (carré blanc…), connaît un attrait pour une "hyper-matérialité". Il utilise les déchets de la société et quitte les cloisonnements qui l’enfermait (cadre, musées, élitisme…).

Vasarely, par exemple, accentue la mobilité, celle du spectateur. Pour cela il accentue la pluralité, l’ambivalence (montage, fond/forme), il favorise le mouvement intérieur (irrégularités, idée de relief…), il pratique le changement d’échelle. Il théorise ses idées sur l’art cinétique dans le Manifeste jaune en 1955.

Dubuffet rejette l’intellectualisme et les conditionnements sociaux. Il pratique un "art brut" hors-normes, hors-stéréotypes. Il rejette les règles et met en avant ce qui était méprisé : il utilise l’arrière plan, il fusionne dedans et dehors, il favorise même la confusion. Il ne représente plus le réel mais l’utilise, les matériaux, les rebuts deviennent des matières premières de l’oeuvre, il devient un artisan-artiste.

Viallat, membre fondateur, en 1969, du mouvement "Supports/Surfaces" supprime la notion de fond, de support, il fusionne le tout : il pratique une peinture qui imprègne totalement le tissu, la toile, qui emprunte à la teinture. Il descend ainsi dans le substrat, il confond l’avant et l’arrière. Il n’y a plus d’espace entre support et peinture qui fusionne totalement.

L’artisan-artiste moderne devient explorateur, expérimentateur, de la matière et des matériaux. L’idée et la matière ne se séparent plus, la coïncidence se fait, la dualité tend à disparaître.

 

III LE TEXTILE INITIATEUR ET MOBILISATEUR

Le textile est une matière particulière parce que contrairement au bois, au métal, il demande une forte transformation de l’homme avant d’aboutir à sa matérialité : il n’existe pas tel quel dans la nature. C’est donc un matériau très modulable car éloignée de la réalité.

Par ailleurs ce matériau ne possède pas véritablement de dehors et dedans, d’endroit et d’envers, de forme et de surface, de grandeur ou petitesse. Tout se confond, en lui, en une seule et même chose.

Il est pure structure, entrelacement, des brins du fil jusqu’à la trame du tissu, il est comme une structure en emboîtage.

Il est pur matériau, il absorbe ce qu’on lui rajoute (à la fois contenant et contenu). Support et motifs sont crées ensemble (par le tissage).

Il conserve pourtant une part de résistance, part son origine naturelle. Le textile synthétique supprimera cette particularité : le synthétique est une matérialité nouvelle, entièrement fabriquée, à partir de molécules et non-plus de pré-matériaux transformés. Il devient matérialité modélable, matérialité délivrée. Le fil par sa taille devient limite de la matérialité.



Le textile va en outre influencer le développement futur de l’industrie, des sciences et de l’art.

Après divers essais d’impressions du tissu (peinture, teinture, tampon…) la structure même du textile va induire un nouveau procédé qui permettra l’impression mécanique des tissus et vêtements : Par son enchevêtrement le textile se base sur une structure binaire. Ainsi grâce à la décomposition par points il est possible de transformer un motif en une combinatoire, qu’une machine traduira par un croisement ordonné de fils, devant aboutir au motif initial. Il s’agit là de la volonté de transporter une réalité, une information, d’opérer une métamorphose d’un registre à un autre. Ceci se fera par l’invention d’un langage, d’une écriture intermédiaire, un systèmes de correspondance. Cette traduction binaire se retrouvera à de nombreux niveaux de la société, notamment celui des ordinateurs à venir. L’art rejettera d’abord cette pratique en tant que jugée non artistique car mécanique et reproductible à volonté, puis il l’intégrera à son tour.

 

IV MATÉRIAUX ET TECHNOLOGIES MODERNES

Les nouveaux matériaux développent la matière à l’infini. Mais ceux-ci découlent directement des caractéristiques de cette matière.

Ainsi le fer, considéré comme immuable et inerte, se voit en fait recéler en lui même une inépuisable richesse.

Tout d’abord au niveau physique, car l’élément fer tel qu’il est définit n’existe pas véritablement dans la nature. Chaque fragment est marqué par son origine naturelle et les diverses opérations d’extractions, chacun par des minimes variations structurales se révèle différent. L’élément fer est un pur concept de l’esprit qui veut unifier et englober. Or ce qui sort un fragment d’une catégorie, ce qui le particularise, le différencie, et qui est d’ordinaire rejeté car considéré comme impureté, peut justement lui conférer des propriétés nouvelles.

Ensuite au niveau chimique par sa multiplicité dans sa réactivité qui permet à l’infini, en en modifiant légèrement sa structure, en le conglomérant avec d’autres éléments, d’obtenir de nouveaux matériaux. Il y a là une matière inépuisable dans sa diversité, une matière à découvrir, à inventer, une matérialisation à opérer. Car en effet il y a une indéniable corrélation entre l’architecture matérielle, sa structure atomique et électrique et ses propriétés. Il est impossible de séparer ce qui le compose de ce qui le caractérise. Encore une fois la coïncidence se révèle entre le dehors et le dedans.

Le support accusé généralement de passivité et d’inertie, et pour cela rejeté, se découvre en fait élément multiple, comme le fer, riche, inépuisable et évolutif. Preuve de sa non-inertie le fer réagit même à distance, sous l’effet de l’aimantation : il réagis avec le champ terrestre dans son ensemble. Il devient difficile de séparer le règne minéral de celui des organismes vivants. Le fer possède également la caractéristique de s’auto-améliorer c’est à dire en se combinant avec lui même d’aboutir à une construction nouvelle, doté de caractéristique nouvelle. Cette réaction, la polymérisation est également le mode de développement des architectures vivantes.

La césure entre chimie minéral ou métallique et le chimie organique tend à disparaître avec l’arrivée des bio-matériaux. De même la fermentation et la respiration se révèle être très proche dans leur fonctionnement.



La technologie moderne des matériaux doit nous apporter une meilleur compréhension de la matière.

D’abord ce qui était jugé impur s’avère le plus efficace. Ainsi de certaines caractéristiques dénigrées (tel le mou…), des mélanges, et des entre-deux, situations médianes, hybrides (cristaux liquide…)

Avec cette nouvelle appréhension de la matière 2 procédés inverses s’affirment : la solidarisation et la séparation. Il ne s’agit plus tant de séparer que de lier ou d’étirer. Lier d’abord avec la colle, la soudure, puis les liants modernes, plus résistants que ce qu’ils joignent. Délier ensuite, c’est à dire étirer, allonger avec les films, les vernis, les pellicules, les gélatines, les émulsions… Ainsi, il s’agit désormais d’unir les éléments différents, et d’éloigner les semblables.

On ne s’attache plus à déformer des matériaux donnés, on ne s’attaque plus à la masse, mais directement à la structure atomique, on s’attache à créer de nouveau matériaux. Il s’agit alors moins de composer avec la matière que de matérialiser ses propres composants.

 

 

CONCLUSION

Il convient désormais de revaloriser le substrat qui n’est pas un simple véhicule ou porteur mais qui au contraire conditionne ce qu’il concrétise.

A l’examiner, la matière nous en apprend sur elle même :
Pour la science et l’industrie elle est une source inépuisable qui ne cesse de se pluraliser. A partir d’éléments ordinaires et courants, on obtient des matériaux aux propriétés nouvelles et inespérées. Elle nous incite alors à regarder ce que nous négligions. C’est à dire plus largement elle-même dans son ensemble.

On découvre que le système dépend plus de son arrangement (les liens, la coalescence…) que des éléments : la matière est un ensemble complexe et architectural (multiple, évolutif…). La matière est avant tout champ du possible : agir sur cette organisation en la complexifiant permet de synthétiser et ainsi d’augmenter le réel.

L’exemple du textile nous montre que la transposition d’un univers à un autre est possible et que le cloisonnement au contraire et néfaste. La matière nous fournit des modèles utilisables dans divers domaines.

La coïncidence de l’esprit et du sensible, de l’idée et de la forme, du réel et du rationnel, de l'intellectualité et de la matérialité, se fait. La science nous apprend qu’ils deviennent inséparables. Le support ou le moyen ne peuvent plus désormais être considéré comme secondaire, comme indépendant : le support impose le contenu.

Une néo-matérialité s’impose donc. Il convient désormais de rejeter le dualisme qui sépare l'intellectualité et la matérialité. Il convient de "ne plus négliger les contenus". La matière "réfléchit nos performances et surtout les permet, en même temps qu’elle les concrétise".

Colas Ricard, novembre 1998.




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disparition, effacements…


effacer, matérialiser