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page éditée le 23/02/03
dernière mise à jour : 23/02/03

[english]

effacer, matérialiser

note 2003 :
Ce texte à été écrit en 1998. Le dernier paragraphe à été remplacé.

«Permettez-moi en attendant de donner un conseil à mon futur ou actuel lecteur, qui serait effectivement mélancolique : il ne doit pas lire les symptômes et les pronostics dans la partie qui suit, pour n'en point rester troublé et en retirer enfin plus de mal que de bien, appliquant ce qu'il lit à lui même… comme fait la majeure partie des mélancoliques.»

Richard Burton.

D'ordinaire, le regardeur (1) d'une oeuvre, pratique l'identification primaire face à celle-ci, c'est à dire qu'il accepte, un instant, de prendre pour vrai, ce qu'il sait pertinemment être une illusion (2) . Par exemple le spectateur d'une pièce de théâtre «croit» (pendant le temps de la représentation) à ce qui se passe sur la scène, comme une sorte de contrat passé entre l'auteur, le metteur en scène, les comédiens, d'une part et le spectateur d'autre part.
Ce faisant, il tends à regarder l'oeuvre comme en transparence, sans voir ce qui la porte. Pourtant, si un tableau représente ou du moins induit certaine choses, il ne fait aucun doute qu'il s'agit là avant tout de traces de peinture sur une toile (ou justement d'autre chose…). De même une photographie, ce n'est ni plus ni moins, que quelques grains d'argent métalliques sur (dans) du papier ou du plastique (3).

Effacer une partie de l'oeuvre, de l'image c'est d'une certaine façon ôter une part de réalité à ce qui est représenté. L'effacement peut s'opérer à différents niveaux. Le sujet (la personne photographiée par exemple) et l'objet (la photographie elle même : le papier, l'émulsion, etc.). Ainsi on peut, en prenant l'exemple de la photographie, agir avant ou après la prise de vue (créer un flou de vitesse ou gratter la pellicule par exemple).
Effacer, c'est à dire atténuer ou gommer une caractéristique donnée, ce peut-être un peu paradoxalement donner du sens. Car cela revient à laisser du vide, du blanc, à créer une portion de silence dans une oeuvre. En d'autres termes c'est laisser au spectateur (lecteur…) une place pour son propre imaginaire. C'est ainsi, donner plus de sens à une image, à un texte etc. Un visage donné est porteur d'une émotion, d'une sensibilité, d'un sens particuliers. Un visage blanc, au contraire, laisse à chacun le loisir d'y mettre ce qu'il ressent, son propre visage ou un autre. L'effacement crée le mystère, et par là même attire l'attention. D'une certaine façon, effacer c'est le style : se départir d'une certaine réalité, pour accéder à un discours personnel (notamment par les écarts que l'on utilise), et en même temps guider le regardeur vers les blancs, vers les silences, où il pourra placer un peu de lui même.

Mais si effacer, c'est enlever un peu de réalité, ce peut être aussi donner de la matière, mettre en évidence le matériau utilisé (par exemple en grattant une photo), c'est accéder alors à une autre forme de réalité, plus élémentaire (4). C'est rematérialiser ou encore donner une réalité propre, indépendante d'un référent supposé. Réaliser une oeuvre c'est, selon l'étymologie, la «rendre réelle», en tant que telle, au même titre qu'une pierre, qu'éventuellement l'oeuvre représente.
Or si l'effacement advient au niveau du sujet ou de l'objet, il est bien plus souvent encore, à la frontière entre les deux. Il crée des interactions entre ceux-ci, il tend à les fondre en une seule et même chose, à rendre l'oeuvre donc plus «réelle» et plus forte.

Est-il encore possible de croire qu'un message puisse exister indépendamment de tout matériau ? De croire que ce message puisse être et rester le même quel que soit le support utilisé ?
C'est du moins ce que la religion affirme. La parole divine qu'elle soit immatérielle, portée par les anges, inscrit sur un livre, ou dans le coeur des hommes, reste la parole divine.

Il y aurait une certaine urgence à abandonner cette vision archaïque des choses et remplacer la notion de supports par celle de matériaux.

 

Colas Ricard, janvier 1998. /maj fév 03






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Exergue : Richard Burton, Anatomy of Melancholy, Oxford, 1621, Introduction - Cité par Umberto Eco in Le pendule de Foucault, Milan 1988 ; Grasset & Fasquelle1990 ; Chapitre 36, exergue.

Notes :

(1) On désignera ainsi, pour la commodité, et malgré le contre-sens que cela peut parfois impliquer, le spectateur, au sens large, d'une oeuvre de quelque sorte qu'elle soit (Tableau, photographie, Film, livre, bande sonore etc.)

(2) L'identification secondaire étant, celle qui consiste à s'imaginer à la place d'un des personnages de l'oeuvre, à s'identifier à lui.

(3) En réalité on y trouve quelques ingrédients supplémentaires.

(4) Au sens chimique ou minéral du terme.




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disparition, effacements…

rematérialiser