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published page: 03/08/03
last update: 03/08/03


[français]

 

The torn page

[french title: La Page déchirée]
(book and audio tape - 3 specimens - 1997)
- gravings of Marion Janin.
text by Colas Ricard



Note : ce texte peut difficilement se concevoir indépendemment des images et de la bande son, il est présenté ici uniquement à titre indicatif.



> voir des images




Texte intégral



LA PAGE DÉCHIRÉE

Anonyme

SI QUID NOVISTI RECTIUS ISTIS
CANDIDUS IMPERTI ; SI NON, HIS UTERE MECUM.

Éditions Les Fils de la Chimère, avril 1997.

 

"Pour comprendre la nature,
il nous faut réussir à être aussi mobile que l’exemple qu’elle nous donne."
J.W. Goethe

Exemplaire n° ........

 

Un objet venait de tomber à ses pieds : c'était un objet lourd et noir.
L'enfant dut s'approcher de la lucarne pour mieux l'examiner.

Dans l'obscurité, des rayons de lumière faisaient briller les lettres d'une inscription qu'il ne savait pas déchiffrer.
Il passa la main sur la couverture pour en retirer la poussière.



C'est ainsi que tout commença :
L'enfant prit le livre en main et l'ouvrit.

Il ne savait pas encore lire mais pressentait déjà que chaque livre contenait un secret inscrit au coeur de ses fibres.

Il cherchait dans les images la solution de ce mystère, il les scrutait jusqu'à en avoir mal aux yeux, jusqu'à les connaître dans leurs moindres détails.
Il cherchait à toucher le livre, à le sentir.

Ce fut d'abord son odeur qui l'attira, un mélange d'algues et de vent.
Il passa son doigt sur le livre et le porta à ses lèvres, c'était comme du sel sur la langue, un goût de mer.

Les pages étaient recouvertes de fines ondulations, parcourues de petites vagues ou de petites veines. Il effeuilla les feuilles dans ses doigts et reconnut le familier murmure des vagues.

Quel pouvait bien être le secret de ce livre qu'il ne pouvait déchiffrer ?

L'enfant grandit, il apprit à lire.



L'enfant grandit, il apprit à lire, mais oublia le livre.

 

Il se mit à lire.
Il grandit par les livres.

L'enfance s'épuise... il devient un homme.
Une vie monotone, sans questions ni surprises.

Mais la fascination des livres.
Tant de livres qu'il ne pourrait jamais lire.

Juste un rêve : une jeune fille assoupie au pied d'un arbre.

Il lisait des livres de toutes sortes.
Comme un manque, qui l'appelait toujours vers d'autres livres, qui le poussait toujours à en ouvrir un nouveau, espérant combler le manque laissé par le premier, ...et ne faisant souvent que l'agrandir...

Il sentait une présence, quelque chose de ténu, venant de très loin, du fond de sa mémoire...
Cette présence pouvait-elle venir des livres ?

Un livre est un objet fermé, secret, pensait-il ; tant qu'il n'a pas été parcouru du début à la fin, il ne dévoile pas ce qu'il contient et garde même toujours une part de mystère, une part secrète.

Si les livres contenaient un secret, il finirait bien par le découvrir.

C’est d’abord dans les textes qu’il chercha. Mais une force semblait l’attirer toujours plus loin... textes, phrases, mots...
Non, ce n'était pas les idées, ni même l'agencement des phrases ou des mots, mais les lettres qui sont à la base de tout langage, de toute écriture.
Un livre, ce n'est pas des idées ou des concepts, mais avant tout des lettres disposées sur du papier.

 

Les lettres isolées restent muettes. C'est leur agencement qui leur donne le sens. Il était fasciné qu'avec si peu de lettres on puisse écrire autant de livres, et des livres si différents : tout est question de combinaisons. Chaque lettre devient différente des autres par la position qu'elle occupe, par les liens qu'elle tisse avec les autres. Et que des lettres, ces caractères somme toute insignifiants que sont les lettres, puissent provoquer, ...parfois, un tel bouleversement chez le lecteur...

 

La ponctuation..., non, plutôt les voyelles, sont sûrement ce qui articule ces combinaisons, l'agencement des consonnes. Elles sont ce qui leur donne sens. Les voyelles ne sont pas des lettres comme les autres. Il avait appris qu'en arabe les voyelles pouvaient même disparaître de l'écriture ; elles en acquièrent plus de mystère, plus de sens encore : c'est au lecteur de les réinventer, de les ramener à leur juste place pour y découvrir le sens.

 

Et si c'étaient les espaces laissés en blanc qui plus encore donnaient du sens au texte ? N'est-ce pas eux qui permettent de créer des lettres et des mots en les séparant ? N'est-ce pas eux qui contiennent tout ce qui est indicible, tous les mouvements très ténus, et pourtant essentiels, que ne peuvent contenir les lettres, la part de silence du livre, sa part secrète, sans quoi le texte n'est que suite de lettres...

 

Si les livres ont un secret, ne serait-il pas entièrement contenu dans une page blanche ?

 

 

Ce fut tout à fait par hasard, qu'il retrouva le livre, celui de son enfance.

Et si à travers toutes ces lectures, tous ces livres, ce qu'il cherchait en réalité n'était autre que cela, le livre de son enfance..., le seul qu'il n'avait pas pu lire, qui avait gardé son secret malgré les années, car tout simplement à l'époque il ne savait pas lire ?

N'était-ce pas le souvenir de ce livre qui l'avait toujours stimulé inconsciemment ?
Le livre qui avait provoqué sa soif de lecture.

Au fil des ans, à travers tous ces livres qu'il avait lus, il s'était constitué un livre imaginaire. Tous ces livres en formaient un nouveau, pourtant sans réalité physique mais bien à lui. Il avait inventé ce qu'il avait perdu, comblé tant bien que mal ce manque, cette absence de l'enfance.

Il comprit alors que l'on projette toujours ses souvenirs au travers de ses rêves. Et ils partent bien au-delà, inversant le sens du temps, et les traversant, ils se voient transformés, imprégnés de ce passage.

 

Il hésitait à ouvrir le livre. Peur de détruire l'illusion ?..
Ce livre qu'il s'était créé ne valait-il pas mieux qu'aucun autre livre ?

Il examina le livre qu'il venait de retrouver et découvrit une cassette portant une étiquette qu'il reconnut comme écrite de la main de sa mère : <<Le secret des livres>>

Il prit la cassette, la plaça dans un magnétophone, et appuya sur le bouton de lecture...

 

La cassette venait de se terminer, et sa tête était encore toute emplie de ces sons qu'il venait d'écouter. Pourtant il ne comprenait pas très bien la signification de cette cassette. Elle lui résistait encore, elle ne se dévoilait pas tout à fait... Il pressentait bien quelque chose, mais rien de plus...

[très longue l o n g é v i t é matière première bois presse le grain va être radoucis être un peu humble fibres v é g é t a l e s sur la feuille on peut voir les bandes larges et les toutes petites r a i n u r e s Il n’y a pas de secret de fabrication on mélange les v é g é t a u x coton eau i n c l u s i o n s des fils des herbes des fleurs des v é g é t a u x un touché i n c o m p a r a b l e les fibres de la pâte vont s’accrocher au tamis faire sécher le papier forme garnis avec des cassés il faut du temps pâte à papier lin grain le papier va s’ imprimer très souple le colombe et le maïs de la paille hachée très fin papier
colle sisal chanvre les feuilles le mouvement de la roue papier]

Soudain, sans savoir pourquoi, il repensa avec un sourire à cet épisode de son enfance où il avait déchiré une page d'un livre, pour voir comment c'était fait, parce qu'on lui avait dit que les livres contenaient un secret. On s'était moqué de lui : il n'y avait là que du papier. Ce jour-là, il s'était senti trahi et honteux... et avait enterré la page au jardin, près de la fontaine, pour cacher son délit. Il était étrange que ce souvenir remonte à la surface justement aujourd'hui, à cet instant. Pourquoi ces légers mouvements qu’il sentait parfois remonter en lui même ?

Alors il prit le livre.



Il prit le livre en main, tandis que les souvenirs resurgissaient un à un dans sa tête. C'est alors seulement qu'il découvrit le titre qu'il n'avait pas su déchiffrer quand il était encore enfant : il semblait apparaître aujourd'hui sur la couverture, lentement, comme sculpté par la lumière : <<La page déchirée>>. Le livre s'ouvrait dans ses mains.

Le livre ne semblait répondre à aucune logique, une page remplie de portées et de notes, une autre trouée, les encres et les caractères étaient parfois différents suivant les pages, le papier même était de textures, de couleurs et de poids différents. Comme si ce livre était composé de parties de multiples autres livres, comme s'il était un peu composé de tous les livres existants ou ayant existé avant lui...

Les pages semblaient devenir lourdes et humides, il les décolla avec peine, il devait désormais faire attention pour ne pas les abîmer. Et là, au centre du livre il y avait maintenant une page déchirée. La feuille déchirée, la page morte.

Cette feuille était devenue blanche, elle s'était vidée de ses mots . Les fibres en étaient gonflées d'air et d'eau.



Entre les pages il y avait comme de la terre, certaines avaient disparu, et à la place poussait une petite tige surmontée de deux minuscules feuilles.

Ce phénomène semblait inexplicable : comment une plante avait-elle pu pousser du coeur même d'un livre ?

Comme si la plante se nourrissait des feuilles du livre, comme si elle prenait sa lumière de l'encre déposée sur ces feuilles.



Il commençait à comprendre...

Il se dit que ce qu'il avait tant cherché en vain, malgré tous les livres qu'il avait lus, ne devait pas se trouver dans les textes des livres comme il l'avait toujours cru, mais ailleurs, peut-être dans les livres mêmes, dans la matière qui les constitue.

 

 

Il comprit alors que la force du livre lui venait de l'arbre qu'il avait été, et que de l'arbre dépendait le livre.
Plus l'arbre contient de lumière plus il peut en transmettre au livre.
Et le livre continuera de vivre alors même que l'arbre aura disparu.
Il se dit aussi que chaque homme est comme un arbre et que chaque geste ou chaque parole peut devenir une page de livre, pour peu que l'on y mette assez de soi-même.

 


Toutes les pages sont redevenues blanches.

Elles s'animent comme par un léger souffle de vent, c'est le livre qui respire.
Je comprends que le livre veut qu'on écrive à nouveau sur ses feuilles, et que c'est à moi de le faire maintenant.

Je prends une plume et commence à tracer des signes sur la feuille.


Le livre semble revivre. Il redécouvre la sensation de l'encre qui coule et se dépose sur sa peau de papier. Les fibres reprennent vie, elles se gonflent d'air et d'eau ; de la sève commence maintenant à apparaître, à monter du cœur du livre. Les nervures, que l'homme avait placées toutes parallèles, reprennent leur place initiale, sous une forme chaotique et pourtant ordonnée, une forme qui échappe à l'homme, à sa logique, à son emprise.

...C'est le livre qui retrouve les sensations de l'arbre qu'il était...



Je dois désormais écrire, mais des mots encore jamais lus.
C'est comme si je ne pouvais faire autrement, comme si mon coeur et ma main se mettaient à écrire d'eux-mêmes.

Je prends une plume, la trempe dans l'encre rouge, et me mets à écrire...

 

 

Voici la fin de mon manuscrit...

Le livre se referme sur ces mots.

 

Les dernières pages du livre se tournent,


et le livre se referme.

 

 

Le livre commence alors à s'effeuiller

à rebours,

 

 

avant de repartir à nouveau...

 

 

 

 

 

 

A l'endroit où j'avais enterré la page déchirée se trouve maintenant un arbre.

***




 

Cet ouvrage
a été édité par l'auteur,
en trois exemplaires numérotés de 1 à 3,
chaque numéro comporte
treize pages de texte
et
douze planches de gravures originales,
non signées, imprimées en tirage cuillère,
plus quelques gravures in texte,
chaque numéro comporte en outre
une page de partition manuscrite
et
deux pages de couleur,

fait à Lyon,
l'an 1997.

***


 

HIC TERMINUS HAERET

*

 

 

 







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